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Mon histoire

Idées, pétards et transe

L’effet du pétard sur les idées / la psyché

Le début de l’histoire de mes idées est lié à l’usage du cannabis. Pas tout le temps, mais quand même un peu, et pas pour le meilleur à mon avis. Pour le dire clairement : je pense que ça m’a bien déstabilisé à un moment, et à un autre aussi, voire à un troisième. Je commence par là peut-être ? Ouais, allez.

J’ai fumé un joint pour la première fois quand j’avais 16 ans, et j’ai aimé la sensation. Ca m’a donné envie de recommencer, et c’est une dynamique que j’ai retrouvé plus tard, cet effet d’entraînement. Fumer me met dans une sorte de bulle, un état de conscience modifié en fait, chimiquement – contrairement à la transe que je pratique aujourd’hui.

En fumant des pétards, je suis plus réceptif à certaines idées, et en particulier à mes intuitions. Enfin, plus réceptif, c’est discutable. Il faudrait faire un protocole avec deux jumeaux tout à fait identiques : un des deux fume des joints, et l’autre fait de la transe. Et on voit au bout de six ans, dix ans, vingt ans de ce régime lequel des deux a le mieux développé son intuition.

Avec du recul, et en citant Jung, je dirais que fumer abaisse le seuil de conscience, c’est à dire que la conscience est plus perméable à certaines idées qui sont d’habitude maintenues au fond. Par contre, la difficulté est de ressortir ces idées, d’en faire quelque chose. Un ami utilisait l’autre jour la métaphore du filet à poissons : on peut attrapper beaucoup de poissons en fumant, par contre, pour les ramener sur la terre ferme, c’est une autre paire de manches. Souvent on ne sait plus à quoi on pensait. La conscience n’est pas en maîtrise (contrairement à la transe).

Et le risque existe que le filet soit tellement lourd qu’il nous entraîne vers le fond. Se noyer dans l’océan, c’est symboliquement être envahi par son insconscient. C’est un état de psyschose dans lequel le Moi perd son intégrité ; il est perdu au milieu de ce qui compose l’inconscient.

Il est donc préférable de l’éviter.

D’où le fait que j’expose celà d’ailleurs. Je sais d’expérience que s’approcher des tréfonds de la psyché crée des risques particuliers. Je sais aussi que le concept que j’amène est fortement lié aux tréfonds de la psyché. Et que donc (ça sonne bien ça), s’intéresser à mes idées peut créer des risques, et que re-donc, j’ai intérêt à partager ce que je peux qui aidera à mieux sentir où sont les dangers. Et aussi partager des ressources pour éviter ces dangers.

De mon expérience – et j’ai peut-être une sensibilité particulière à cette susbstance, la THC est un très mauvais allié dans la quête des profondeurs. C’est vrai que les intuitions sont plus vives, et quelque part féroces, et il y a aussi un paquet de choses qui peuvent être laissées dans l’ombre. En gros, en même temps que mes idées me sont apparues au Canada, et que j’avais l’impression d’être très lucide, voir extra-lucide (c’était l’image de moi que j’avais dans un rêve, pâle et lumineux), j’étais complètement inconscient des émotions qui m’habitaient, de mon rêve de grandeur qui apparaissait pour compenser une douleur et une grande faille dans ma construction psychique, et en même du fait que j’étais un ado plutôt paumé et pas bien dans sa peau.

Instabilité et chute

Fumer m’a quelque part aider à faire émerger mes idées, mais elles ont émergé sur un terrain instable, et elles ont failli m’embarquer au fond de l’océan. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle elles ont disparu : pour préserver mon intégrité psychique.

En même temps, j’ai vécu comme une trahison d’être séparé des idées qui me donnaient un sens à ma vie, m’apportaient de la joie… Et j’ai vécu dans un état très désagréable pendant de longues années. Et je crois que je n’ai retrouvé des sentiments de vie plus intense – et qu’une bonne partie de ma noirceur, ou de la distance qui me séparait du monde s’est estompée – qu’épisodiquement pendant deux décennies, avec une amélioration au fur et à mesure, et une nette progression avec la pratique de la transe qui permet une grande et belle reconnexion.

Terrain glissant

Ce serait trop facile de blâmer le cannabis pour ce qui m’est arrivé. J’ai des antécédents qui m’orientaient vers ce genre de drogue, et aussi une tendance à l’introspection, une intuition développée, et une faille à combler. J’aurais pu avoir les mêmes idées, dans le même état, et rester équilibré si seulement j’avais été un autre. Ce qui s’est passé au Canada a juste révélé un déséquilibre, et un besoin de travail.

J’ai été très partagé par rapport à ce que j’ai vécu alors qui est resté une sorte d’énigme pour moi. Comme j’avais perdu mes idées, je me suis demandé si je n’avais pas rêvé à l’époque. Si je n’avais pas été fou quelque part. Si je n’avais pas inventé tout ça.

Oubli or not oubli

Ce qui est amusant, c’est que j’ai eu des sensations très fortes et très belles au moment où sont apparues les idées. J’étais généralement plus heureux, plus ouvert, et j’avais un sentiment de connexion très fort avec ce et celleux qui m’entouraient. J’étais plus optimiste aussi, plus enjoué. Cet état général a duré quelques semaines, peut-être un mois, avant que je sente que je perdais / que j’avais perdu quelque chose.

J’ai essayé de retrouver mes idées, de les exprimer, en fumant parfois, avant d’abandonner.

Pendant un temps, j’ai complètement oublié toutes les sensations que j’avais eues à l’époque. C’est comme si la valeur de ce moment n’avait été liée qu’à ce que j’avais pu penser et conceptualiser, et non à la richesse de mon expérience vécue, du sentiment de connexion. En écrivant ces lignes, je sens de la chaleur dans ma gorge.

Trauma et ré-appropriation

C’est à force de travail psychologique que j’ai pu retrouver ce qu’il y avait de bon dans cette expérience, d’abord du point de vue des sensations. En fait, j’ai ressenti beaucoup de honte d’avoir vécu cet événement, et d’avoir partagé certaines idées dans un état fiévreux, ce qui a été mal reçu et qui a participé à la déstabilisation.

J’ai aussi eu l’impression d’avoir échoué à l’époque, de ne pas avoir réussi à mener à bien ma mission, comme s’il y avait eu un chemin, une possibilité pour y arriver alors. Et que j’avais mal fait. C’était condamnant.

Toute cette dynamique a été très lourde et a pris beaucoup de temps à évoluer. Quelque chose semble s’être figé alors, sous l’effet des grandes forces libérées par le Soi à mon avis. Une image de moi négative, pré-existante, s’est amplifiée dans l’ombre de l’image du Moi Génial qui va être aimé par tout le monde grâce à la Vérité qu’il va répendre sur la planète (je résume) et a créé un contrepouvoir puissant et négatif dans ma psyché.

Et l’expérience du Canada est restée comme quelque chose d’indépassable, un événement auquel je me réfère toujours sans pouvoir aller plus loin. Et en écrivant les dernières lignes, j’ai senti que j’avais été traumatisé à l’époque : je l’ai senti parce que les sensations liés à cet événement se sont retrouvées fragmentées et que c’est une des marques du trauma (voir pour ça le passionant livre “le corps se souvient”). Ce trauma naît de l’incapacité à ré-agir dans un moment de risque, et du figement dans une situation de danger imminent. Mon ostéo disait qu’à la fois l’accélérateur et le frein sont activés en même temps. C’est celà, le noyau traumatique.

Et dans mon cas, le danger a beau être psychique, il n’en est pas moins réel.

Le fait qu’il y ait un trauma ici a beaucoup compliqué mon travail. Même si j’avais l’envie d’avancer, j’ai senti que je n’étais pas en mesure de le faire. Dans certains cas, j’ai écrit des dizaines de versions différentes d’une même idée. Je m’en suis rendu compte pendant le Covid quand j’ai eu du temps pour trier mes notes. Ca m’a accablé de voir que j’avais ainsi tourné en rond sans réussir à avancer vraiment.

J’ai souvent fonctionné avec des énergies de tout ou rien, me mettant au travail fiévreusement avec la ferme intention de boucler mon projet, avant de m’arrêter quelques jours plus tard, épuisé. C’était particulièrement difficile de faire face à cette réalité, celle que je ne parvenais pas à avancer. J’ai l’impression de ne pouvoir le faire que maintenant, en reprenant mon projet autrement.

Ces difficultés m’ont aussi incité à chercher à guérir.

C’est tout le paradoxe de ce projet qui m’a confronté à mes pires difficultés, et qui m’a permis de chercher à les travailler. J’ai eu l’impression d’avoir été maudit quand j’ai perdu mes idées, et ensuite quand j’ai vu à quel point il m’était difficile d’en faire quelque chose. Et je sens aussi que cet événement a donné un cap très net à ma vie. Un terrain d’avancée.

Ressources récentes

Ce qui m’a beaucoup aidé dans les derniers temps, c’est de trouver des références à des cas similaires dans des livres de psychologie analytique. C’est une chose d’avoir un problème. C’en est une autre d’être seul avec ce problème, et de se croire le ou la seul.e au monde à avoir jamais eu ce problème.

J’ai reçu une vision positive de mon expérience du Canada par Marie Louise Von Franz, disciple de Jung, qui parle de ce genre de moments où “l’on croit être arrivé” au bout du chemin. C’est ce qui m’est arrivé au fond : quand j’ai eu un premier contact avec cette trame d’idées qui constitue la base de ce que je suis en train de produire, j’ai pensé que c’était bon, que c’était fait. Je n’ai pas pris conscience de l’ampleur du travail qui restait, et de la difficulté que représentait la transformation de ces élans semi-conscients – qui ressemblaient à des bourrasques de pensées, traversant mon esprit à toute allure – un une pensée intelligible que je puisse incarner.

Von Franz dit que ces moments, des moments de contact avec le Soi qui ne sont pas durables, qui n’aboutissent pas sur une liaison bénéfique, mais plutôt à une rupture douloureuse… elle dit que ces moments permettent de retrouver l’espoir sur le chemin. Car oui c’est difficile de poursuivre dans le noir, ET on peut se souvenir que la lumière a existé. On peut ressentir le goût que l’on a eu alors, l’énergie qui nous habitait, et la vie qui pulsait à travers nos veines.

Je crois que si je suis autant revenu à ce moment en pensée, c’est parce qu’il contient des germes précieux. Des germes de moi qui me sent vivant, tout simplement. Vivant, en lien avec les autres, heureux d’être là, en mouvement… Ce n’est pas que la culpabilité qui m’a ramené là : c’est aussi l’espoir. L’espoir qui cherchait peut-être à faire le ménage de la culpabilité.

Je crois que c’est dans un livre de Marie Louise Von Franz qu’elle parle d’une femme “araignée”. Une femme qui a eu une vision spirituelle pour nourrir la tribu, mais qui ne parvient pas à l’incarner, et qui se retrouve à moitié vivante, car elle ne s’accomplit pas. Parce qu’elle reste en gestation, prise par sa vie inconsciente qui ne trouve pas d’issue dans le monde réel.

Aussi douloureuse qu’elle put être pour moi, cette histoire m’a permis de mieux comprendre ce que je vivais. Peu importe que mes idées soient justes ou fausses – mais heureusement qu’elles sont justes -, j’ai une vision à transmettre. C’est celà qui m’est “tombé dessus” au Canada, cette responsabilité que j’étais incapable de prendre à l’époque. Déjà parce que je craignais l’avis de mes parents. Ensuite parce que je craignais le monde entier. J’ai dessiné un personnage à genou, impuissant, implorant les cieux. J’ai peint un autre personnage recevant la foudre qui ressemble à un dragon.

Il y avait un écart trop grand, à l’époque, entre qui j’étais, et qui j’aurais voulu devenir. Bien sûr, dans le monde de mes fantasmes canabinoïdes, tout marchait à merveille. Et ce faisant, le fossé se creusait avec la réalité, et menaçait mon intégrité. J’ai rêve qu’une grande vague allait me submerger. Je me retournais, et me couvrais avec mon coude, comme si j’allais recevoir un ballon de basket dans la tronche. Et puis la vague a disparu. Et j’avais deux vers blancs dans la main. Deux formes de vie primitive, comme pour dire que tout était à recommencer.

J’ai mis longtemps à comprendre ce rêve. J’étais trop excité à l’époque, je trouvais qu’une grosse vague, c’était génial. Je vivais dans le fantasme que tout se passait à merveille, et, il faut bien le dire, dans une forme de déni aussi. J’ai visionné le début de Requiem for a dream aujourd’hui. Au départ la mère se fait voler son téléviseur par son fils (il la revend et s’achète de la drogue) et elle dit qu’il ne s’est rien passé, et qu’à la fin, tout ira bien. Pour celleux qui connaissent le film, ce n’est pas le cas. Et ce ne fut pas mon cas à l’époque non plus. Et c’est ainsi.

Réussir à comprendre, et à sentir qu’aujourd’hui c’est autre chose, qu’aujourd’hui c’est différent, c’est difficile. Le trauma laisse des traces profondes, et une méfiance caractéristique. Il faudrait être fou pour vouloir se refaire mal.

Par contre, quand on voudrait avancer et qu’on se retrouve face à ces freins là, c’est lourd. Quand la vie patauge. Quand l’élan pédale dans la semoule. Quand ça le fait pas. Quand le train de l’existence a un pneu crevé…

Dans les autres choses qui ont aidé, il y a le travail en profondeur avec une psy Jungienne qui connait le Soi, ses manifestations, et qui sait aller chercher une blessure et évite qu’elle ne polarise ou détourne trop la lumière intérieure. Avoir quelqu’un qui écoute, oriente, et, je le répète, a une expérience de “la psychologie des profondeurs” est précieux dans mon cas. Car c’est bien à ce niveau là que ça se passe.

Et vient finalement la transe qui mériterait un grand bouquet de fleurs.

Un point essentiel est que la transe m’a permis de pleurer. Beaucoup, souvent. L’idée n’est pas de pleurer pour pleurer, mais de vider une émotion qui était là, une grande peine, une immense tristesse accumulée depuis des années. La transe m’a permis de prendre contact avec cette émotion enfouie, et de la travailler au fur et à mesure, de l’appaiser et de le transformer.

C’est vrai aussi pour d’autres émotions, comme une intense colère bloquée en moi depuis des lustres, et que j’ai pu faire exploser dans une séance de formation via une transe d’expression, où j’ai exprimé ce que j’avais sur le coeur à des personnes, en faisant du protolangage (ex : emkalatapi lakoloé). Cet état m’a permis d’aborder ma colère différement, de dépasser la pensée rationnelle habituelle, avec les concepts en français, et de laisser ma colère prendre le dessus, exprimer ce dont j’avais besoin (être reconnu pour ce que j’étais). Ensuite j’ai éprouvé d’autres sentiments que cette colère tenace.

Et enfin, ce qui est bon avec la transe, c’est que l’on peut fixer des intentions, et travailler des choses en particulier. Et depuis un an, je suis actif dans cette forme de recherche. J’expérimente des thèmes, des sessions et des configurations pour lever mes blocages et me mettre dans l’avancée.

La transe est une ressource multiforme, une manière d’accéder à soi, et à au delà de Soi aussi parfois. C’est assez difficile de savoir comment elle fonctionne, et beaucoup plus facile de voir que celà fonctionne.

Je sens que la transe a une place particulière dans mon chemin. “La théorie” était très présente dans ma vie, avec un côté froid et lourd. La transe, c’est d’avantage la pratique que la théorie. C’est l’émotionnel et l’instinctif qui prennent la place, c’est la vie qui rejaillit.

Et c’est pour moi la meilleure illustration de ce vers quoi mes idées pointent : la transe est quelque chose d’organisant, qui rend plus fonctionnel et vivant, même si cette organisation là ne correspond pas forcément à notre / ma conception de ce que l’organisation devrait être.

Bouclage avec le pétard

Il y a plus de 3 ans, j’ai décidé de faire une tournée d’adieu : j’ai fumé pendant deux semaines, tous les soirs, avec la volonté farouche de produire quelque chose. Je me suis enregistré.

J’ai fini épuisé. Avec la conscience que j’avais, avec cette expérience, touché du doigt ma dépendance au Cannabis. Aidé par ma compagne d’alors, j’ai arrêté de fumer des joints, et je n’ai jamais repris. Bon, une petite taf à droite à gauche, mais c’est tout.

J’ai écouté un peu des enregistrements. Je me suis trouvé tendu et perdu quelque part, sautant d’une idée à l’autre, instable, dans une forme de recherche frénétique du lol (j’écrivais de l’humour).

Je n’ai pas pu écouter beaucoup de ce que j’ai enregistré alors : je trouvais ça trop triste.

Je ne regrette pas cette expérience : au moins, j’ai essayé quelque chose. Et j’ai opposé ma volonté au pétard qui m’a tant fait chier, tant mené dans des rêves chimériques qui sont, en fait, une prison. J’ai cru me faire du bien en allant dans ces terres pour décompresser, et ça m’éloignait du chemin réel, les pieds sur le sol, à avancer comme on peut.

Ces derniers temps, j’ai beaucoup transé selon une méthodologie de préparation à une activité. C’est une transe en différentes étapes pour évacuer d’abord, recentrer ensuite, puis allumer le moteur. C’est un outil très intéressant, bien structuré, qui amène au fur et à mesure de nouveaux éléments. Nous faisons ça en groupe : à chaque fois nous échangeons un peu sur notre état au départ, et puis nous transons, nous prenons des notes, et nous échangeons.

Une des premières intentions que j’ai mise après ces transes étaient de réaliser un chemin terrestre, sur terre. J’ai utilisé la préparation à la transe pour faire une transe dont l’intention était de revenir sur terre pour y cheminer. Cette intenion venait, vous devinez ?, d’une autre transe qui m’a appris que le problème n’était pas “la théorie”, mais “de vivre une existence terrestre”.

C’est à dire de faire ce que la femme araignée n’a pas réussi à faire. Et ce qu’il est très difficile d’accomplir quand les pétards donnent de la force aux sirènes intérieures.

En terme d’état de conscience modifié, j’ai fait mon choix. Je préfère la transe qui m’amène plus, plus stable, plus doux, plus maîtrisé.

En plus c’est gratuit, ça ne fait pas de mal aux poumons, et on ne se sent pas gêné avec les gens…

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